N°34 La condition féminine au Bangladesh


Nous avions préparé cette lettre sur la condition des femmes au Bangladesh pour le printemps de cette année. Mais hélas l’apparition de la pandémie a déstabilisée notre monde, mais aussi notre programme et il nous fallait vous faire part de nos questionnements. L’équipe n’est cependant pas restée en retrait et a, grâce au soutien de 2 fondations, pu organiser des distributions de vivres aux familles pauvres fréquentant nos centres et pour lesquelles confinement voulait dire chômage et famine. La contamination semble maintenant se stabiliser au Bangladesh, alors revenons à la condition féminine…


SOMMAIRE – AUTOMNE 2020

Edito
De très jeunes mères
Les femmes du centre de Chakaria
La longue lutte des femmes du Bangladesh
La condition féminine au Bangladesh en 2020

Editorial – La paroles aux femmes ici et là bas

 (Sabine Vilmin, coordinatrice du programme)

A l’heure où les femmes des pays occidentaux doivent encore se rebiffer devant les inégalités subies (discriminations, salaires, harcèlements, partage des tâches au sein du couple, pressions diverses…), que connaissons-nous de la condition féminine au Bangladesh ?

Dans un des rares pays à majorité musulmane dont le Premier Ministre est une femme, fille du Président assassiné, encore trop soumise au système patriarcal, aucune mesure ne vient y promouvoir la place et le rôle des femmes. 

Au contraire, leur place dans la vie publique semble reculer, leur implication dans la lutte pour l’indépendance a été réduite au statut de mères ou d’épouses « des valeureux combattants», alors même que leur contribution à l’essor du pays se développe.

Nous verrons dans ces pages combien la condition des femmes y reste retardée, dévalorisée, insécurisée, combien cette condition retentit sur les mariages précoces, forcés, consanguins parfois, où la fillette, la jeune fille n’est l’objet que d’une transaction marchande, sur les grossesses précoces, sur le mépris des conditions d’accouchement, sur les soins aux enfants, et sur le manque d’éducation scolaire qui entraîne à son tour une servitude familiale et une soumission professionnelle… 

Alors, comment amorcer le développement sans laisser aux femmes bengalies leur place, toute leur place ?

Cette lettre est écrite par des femmes qui ont participé à des missions humanitaires dans ce pays, qui donc se sentent solidaires de leurs soeurs bengalies et par les femmes qui travaillent au centre de Chakaria . Parce que ces bengalies, interlocutrices de nos bénévoles, sont devenues nos amies, et qu’il est de notre devoir de porter leur parole.

Aujourd’hui, à notre niveau, c’est déjà en soignant leurs enfants que l’on peut leur dessiner un avenir plus clément. Merci à vous toutes, et à vous tous, de vos dons et de votre engagement à nos côtés !


De très jeunes mères

 (Catherine Causse et Dominique Morel, Kinésitherapeutes Pied-Bot)

 C’est la 6e mission « Ponseti » à Chakaria pour Dominique et moi, mission qui nous a permis une nouvelle fois de consolider la formation des kinés et des prothésistes autour de la problématique du pied bot. 

Tout au long de nos consultations, nous rencontrons les bébés porteurs de pieds bots et leurs mères. Pourquoi cette année le jeune, voire très jeune âge de ces mamans nous a autant frappées ? Peut-être qu’au fur et à mesure de nos missions, nous percevons de mieux en mieux leur quotidien, leurs difficultés ? 

Au Bangladesh, en principe, le mariage n’est pas autorisé avant 18 ans. Cela est vrai dans les villes, mais dans les campagnes, à Chakaria et surtout à Ukhia, Moeschkali, les mariages ne sont pas contrôlés et se font en réalité bien avant, parfois à 12 ans et souvent entre 14 et 16 ans. Lorsqu’une jeune fille se marie, elle quitte définitivement la maison familiale pour rejoindre celle de son mari. Elle doit alors s’occuper de cette nouvelle maison et de sa belle-famille. Cela ira jusqu’à l’accouchement qui se fera souvent à domicile, avec l’aide de sa belle-mère … On imagine la détresse de ces jeunes filles, mariées si jeunes, sans information autour de la grossesse ni de l’accouchement et sans accompagnement médicalisé. 

Ces jeunes mamans viennent nous voir pour que leur bébé reçoive des soins pour les déformations de pieds de leur enfant. Souvent le papa n’est pas présent et la jeune femme est accompagnée de sa belle-mère qui tient le bébé dans ses bras. Malheureusement, la barrière de la langue ne nous permet pas d’échanger avec elles mais parfois des regards sont évocateurs …


Les femmes du centre de Chakaria :

« J’aimerais être un homme »

Shetou est kinesitherapeute

Elles ont entre 22 et 35 ans, elles travaillent au centre de lutte contre le handicap depuis 1 à 13 ans, elles gagnent entre 40 et 200 euros, elles sont hôtesse d’accueil, kinésithérapeute, assistante en réalisation d’appareillage orthopédique, comptable, trois d’entre elles sont atteintes de handicap, elles vivent en famille et sont souvent la seule source de revenu du foyer, elles s’appellent Resma, Shetou, Rina et Taslima. 

Elles témoignent aujourd’hui de leur quotidien de femme au Bangladesh : « En famille on se sent bien, mais sur le trajet pour se rendre au travail ou pour faire nos achats, on se sent seules, ignorées et en insécurité. Cela est dû au fait qu’au Bangladesh les hommes ne considèrent pas toujours les femmes avec bienveillance. » 

Violences faites aux femmes, une grande question d’actualité. « Nous sommes parfois confrontées à la violence de la part des personnes qui, dans nos familles ou au travail ou dans la société, sont très conservatrices. Notre vie est parfois très difficile. » 

Le mariage au Bangladesh est, pour la majorité, arrangé par les familles et c’est à la famille de la femme d’apporter la dot qui est souvent âprement négociée. Seul Shetou est mariée, il s’agit d’un mariage arrangé par ses parents. Pour les autres, leur handicap pose problème : « nous ne sommes pas mariées, car quand un garçon vient faire une offre de mariage, lorsqu’il voit notre handicap, alors la plupart du temps il demande une somme très importante que nous ne sommes pas capables de réunir. » 

L’ambiance de travail au Centre de Chakaria ? « Notre travail nous intéresse beaucoup. Au Centre on se sent plutôt bien, comme en famille. Les relations avec nos collègues masculins et les volontaires venant de France sont souvent amicales, mais parfois, en tant que femme, nous rencontrons des difficultés à travailler avec des hommes et nous sentons négligées. » 

La relation avec les patients ? « Nous essayons toujours de faire de notre mieux et les patients nous font confiance, nous respectent car ils sont souvent améliorés par les soins, ou appareillages que l’on réalise, d’autant que nous sommes les seules à pouvoir faire certains soins pour les femmes. La preuve, le nombre de patients qui viennent nous voir augmente petit à petit ! » 

Nous leur avons demandé: aimeriez-vous être un homme ? Chacune a répondu sans hésitation : « Oui, j’aimerais être un homme ! Pour avoir plus de force, plus de possibilité de formation, pouvoir participer aux réunions réservées aux hommes. J’aimerais avoir les mêmes droits qu’un homme, être respectée comme un homme. 

Oui, J’aimerais vraiment être un homme ! » 

Rina Shetou Resma Taslima

La longue lutte des femmes au Bangladesh

(Christine Ibanez-Guigo infirmière de bloc opératoire) 

Christine et ses amies bengalies

Fort de sa croissance économique depuis 20 ans,le Bangladesh, seul état musulman actuellement dirigé par une femme, a pu réduire de moitié le nombre de ménages en situation d’extrême pauvreté, et faciliter l’accès des femmes à l’éducation primaire, à la santé et à l’emploi. L’industrie textile, qui représente 80 % des exportations bangladaises, emploie aujourd’hui plus de trois millions de femmes. De plus, L’espérance de vie y est passée de 54,3 ans en 1980 à 69,3 ans en 2010, l’une des plus fortes hausses dans la région Mais la domination masculine de la société et le sous-développement constituent toutefois des freins à l’émancipation des femmes. Le Bangladesh reste particulièrement concerné par la problématique des mariages précoces. Bien que la pratique soit en baisse et illégale, elle reste « courante » en milieu rural et dans les bidonvilles en périphérie des grandes villes . Pourtant, le Bangladesh dispose d’un cadre légal ferme : – la pratique de la dot est interdite – l’âge légal pour se marier est fixé à 18 ans pour les filles et 21 ans pour les garçons. Mais ce cadre est encore peu respecté dans la pratique. Cependant, des études montrent l’indépendance croissante des femmes Le pays a réussi à réduire les écarts entre garçons et filles à tous les niveaux d’éducation, à savoir l’alphabétisation des jeunes et la scolarisation dans l’enseignement secondaire. L’émergence d’une classe moyenne se fait sentir avec comme corolaire une liberté accrue des femmes. Elles peuvent gagner leur vie en travaillant et de ce fait peuvent, en fonction de la liberté accordée par leur père ou mari, se promener ou faire du shopping entre filles bien sûr … Deux registres distincts tout de même : les filles des villes et celles du milieu rural. En ville, les femmes mariées ne veulent pas plus de 2 ou 3 enfants et prennent une contraception pour éviter de nombreuses grossesses. À la campagne, c’est plus délicat car l’emprise des hommes et la religion les en empêchent. Pour aller de l’avant, il convient -d’instaurer des politiques du marché du travail qui tiennent compte de l’équité des emplois décents pour tous. – faire barrage à l’intégrisme religieux. L’évolution ne peut se faire que grâce aux jeunes et à l’éducation donnée à leurs enfants…dans le respect des lois et des personnes. Après y avoir fait bon nombre de missions, j’ai vu une évolution favorable mais qui doit durer dans le temps. Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à mes copines bengalies que j’ai appréciées et aimées. Leur sourire me manque … 


La condition féminine au Bangladesh en 2020 : les mamans et autres femmes rencontrées

 (Françoise Girardot et Marie Christine Delmas experts en paralysie cérébrale)

Une jeune maman et son fils

Après trois missions au « Chakkaria Disabilities Center » nous ne pouvons prétendre connaitre la condition féminine au Bangladesh mais juste être capables de tracer un portrait des mères et des femmes que nous avons rencontrées et des informations recueillies. Nous sommes respectivement kinésithérapeute et neuropédiatre. Le but de nos missions est d’améliorer la prise en charge rééducative des enfants CP par un enseignement aux professionnels de l’évaluation des troubles et des techniques de soins adaptées à la situation de vie de chaque enfant. Nous avons rencontré de nombreuses mères d’enfants CP. Notre souhait d’échanger et de connaitre les fonctionnements familiaux nous a permis de comprendre pourquoi tant d’enfants présentent une paralysie cérébrale dans les suites de leur naissance. Les mères rencontrées lors des consultations de leur enfant sont toutes très jeunes, n’ont quasiment pas bénéficié de suivi durant leur grossesse et ont très majoritairement accouché à domicile aidée par leur mère ou leur grand-mère. Lorsqu’elles sont interrogées sur le délai entre la naissance et le premier cri de l’enfant la réponse varie entre une heure et dix jours. Ce délai d’une heure explique l’anoxie cérébrale dont l’enfant a été victime par manque de soins de réanimation. Le délai de dix jours pour obtenir un premier cri est impossible et signe que l’enfant a été éloigné de sa mère et pris en charge par une grand-mère durant cette période sans bénéficier de soins médicaux. Les conséquences de l’anoxie sont irréversibles avec une incapacité motrice et cognitive plus ou moins importante selon les cas. La rééducation mise en place implique beaucoup la famille, principalement les mères qui prennent en charge les stimulations motrices, étirements musculaires et mise en place d’appareillage éventuel. Pourquoi ces futures mamans acceptent d’accoucher loin de tout soin adapté ? La rencontre de quelques femmes qui travaillent dans l’enseignement ou le social et qui tentent de faire évoluer les pratiques, apporte des éclairages à notre questionnement : 

Les parents n’annoncent pas systématiquement la naissance de leur enfant aux autorités locales et sans certificat de naissance le droit de l’enfant n’est pas respecté. Avec un certificat de naissance l’éducation est gratuite avec obligation de scolarisation entre six et douze ans. 

Après douze ans majoritairement les filles arrêtent leur scolarité qui est devenue payante et environ un tiers sont mariées par leur famille avec un homme souvent beaucoup plus âgé qu’elle. Une première grossesse survient dès que la jeune fille est pubère… 

Outre que physiologiquement elles ne sont pas prêtes, ces très jeunes parturientes n’ont aucune connaissance de la grossesse et ne peuvent quasiment se référer qu’à leur mère qui a subi le même traitement et dont peu se révoltent contre ce fonctionnement qui perdure. 

Ces jeunes futures mamans accouchent à domicile dans des conditions d’accompagnement quasi inexistantes et hors de tous soins médicaux pour elle et leur enfant. 

Ces femmes sont fréquemment répudiées pour des questions de dot non honorée, et se retrouvent alors seules avec leur enfant. C’est alors souvent la grand-mère qui recueille la dyade mère-enfant. 

Heureusement, quelques jeunes filles font des études et sortent de ces conditions prédestinées, et nous en avons rencontré notamment parmi les professionnelles du « Chakaria Disabilities Center ». 

La prévention de la paralysie cérébrale du nouveau-né et du handicap qui en découle passe d’abord par l’éducation des filles, par la lutte contre les habitudes culturelles liées au mariage, par l’éducation à la grossesse et à l’accouchement, par la mise en place de centres de naissance… Vaste programme… 


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