N°33 Pandémie : le grand questionnement


SOMMAIRE – PRINTEMPS 2020

Edito
Primum non nocere !
La situation au Bangladesh : Personne ne sait de quoi sera fait l’avenir !
Le financement du projet Bangladesh remis en question
Quel impact de la pandémie sur notre partenariat solidaire au Bangladesh
Une aide alimentaire d’urgence : merci à la fondation Alberici !

Edito

 

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Masques et distanciation à Chakaria

Cette 33ème lettre devait vous parler de la condition des femmes au Bangladesh. Chacune, ici et là-bas avait pris sa plus belle plume pour nous éclairer. Une lettre qui, nous en sommes certains vous aurait sûrement beaucoup intéressé. Hélas les événements de ces dernières semaines  nous ont contraints à changer le sujet de cette lettre. Un virus a déstabilisé la société toute entière. Des milliards d’humains ont été confinés, interdits de circuler, de travailler, de se rencontrer, de se divertir. Nos convictions, nos engagements ont été renversés. L’avenir est aujourd’hui chargé d’incertitudes. Il était impossible de ne pas vous faire part dans cette lettre de nos questionnements. Que ce soit pour les  aspects opérationnel, organisationnel, financier ou même étique les interrogations sont nombreuses. Avec nos amis du Bangladesh, nous avons la volonté de surmonter cette épreuve. Nous  espérons que vous serez à nos côtés.

La condition des femmes au Bangladesh ? Cela reste un sujet de préoccupation majeur dans ce programme. Promis nous vous en parlerons dès que possible !


Primum non nocere !

(Thierry Craviari – Chirurgien Orthopédiste)

13 janvier premier de consultation à Chakaria. Tout avait pourtant bien commencé. Une mission habituelle avec son lot de surprises bonnes et moins bonnes, des rencontres toujours aussi riches…avec les plus pauvres, la sélection des nouveaux patients à opérer et la révision des opérés des années précédentes.

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Humaid, Zamila et Aki Moni avant et après l’opération

C’est le lundi 20 janvier que j’ai entendu parler pour la première fois d’un virus qui terrassait une ville chinoise. Lors d’un repas chez le Dr Shontush, un collègue chirurgien, son fils nous a fait part de son inquiétude à retourner  à Wuhan pour poursuivre ses études de médecine. Il sévissait là-bas une épidémie liée à un virus d’un genre nouveau. Dans les jours qui suivirent les informations sur cette épidémie se sont confirmées. Je me souviens avoir à l’époque évoqué comme une boutade, un scénario catastrophe : une épidémie qui toucherait tout le sud-est de l’Asie. Il faut savoir que le Bangladesh a une coopération très importante avec la Chine qui participe à la construction de ses ponts, de ses routes de ses réseaux ferroviaires. Si l’on exclut les expatriés européens et américains qui travaillent pour la production de vêtements, les étrangers que l’on rencontre le plus souvent au Bangladesh sont les chinois. J’étais loin du compte et à mille lieues d’imaginer ce qui allait se produire. 

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Coopération avec la Chine pour la construction de la voie ferrée Dhaka-Cox’s Bazar

31 janvier retour du Bangladesh. A l’aéroport de Dhaka quelques voyageurs et les douaniers portaient des masques. Lors de l’escale à Dubaï, l’inquiétude se confirmait et le moindre tousseur était dévisagé. La majorité se couvrait le visage avec les moyens du bord, écharpes et pull roulés faisaient l’affaire.

Arrivé en France, la vie a repris son cour. Saison hivernale, les skieurs étaient en station et les fractures au rendez-vous. Une « excellente » année pour la traumatologie.  Les missions chirurgicales au Bangladesh se sont poursuivies sans que l’on se pose vraiment la question de leur maintien ou non. Il allait de soi que nous ne prenions pas de risque. Les Dr Vincent Cunin et Clémence Pfirrmann ont donc mené à bien leur mission du 8 au 22 février. 

Pendant ce temps l’épidémie de coronavirus prenait de l’ampleur et la Chine et les chinois étaient devenus infréquentables. On parlait même des quelques cas en Europe de personnes revenant de Chine, on commençait à parler de mise en quarantaine, d’interdiction des vols en provenance de la Chine. Le COVID 19 avait commencé à faire parler de lui au nord de l’Italie. Les premiers morts de cette « grosse grippe » commençaient à affoler les médias.  Au Bangladesh toujours rien, pas un cas, pas un tousseur, pas de fièvre COVID. 

Mais le 25 février je me permets d’appeler Thierry Haumont qui était le prochain chirurgien sur la liste des départs, un séjour prévu du 1 au 14 mars : “ Alors, qu’en penses-tu de cette épidémie, tu crois qu’il y a un risque à se rendre au Bangladesh?”. On ne savait pas trop quoi répondre, mais on n’allait pas annuler cette mission, les attentes sur place étaient trop grandes. Cela aurait été trop dommage de tout annuler. Et puis pour Vincent et Clémence tout s’était bien passé…Pour Thierry Haumont  tout se passera bien, mais en Europe ça tourne au vinaigre, le confinement est déclaré en Italie le 10 mars, on compte plus de 10 000 personnes infectées, 631 morts. Une épidémie galopante renverse littéralement le système de santé italien. On parlera d’un véritable raz de marée.  

Alors le Vendredi 13 mars, cela ne s’invente pas, lorsque Gérard Py le chirurgien sur les rangs pour une mission au Bangladesh m’appelle pour discuter de la situation, nous avons une discussion inédite dans le programme Bangladesh. Doit-on faire prendre un risque à nos amis et patients Bengalis en leur important le coronavirus. Notre serment d’Hippocrate prend  alors tout son sens: avant tout ne pas nuire ! Primum non nocere ! Nous annulons la mission. Au Bangladesh l’annonce de notre annulation est un mélange de soulagement et de déception. Mais quelques jours plus tard la discussion devient caduque, les frontières du Bangladesh seront fermées et le 17 mars marque le début du confinement en France.


La situation au Bangladesh : Personne ne sait de quoi sera fait l’avenir !

(Shahidul Haque président de la SARPV. Cette association de lutte contre le handicap est notre partenaire principal dans notre projet au Bangladesh)

Comme tous les pays du monde le Bangladesh a été touché par la Pandémie de coronavirus. Le confinement a été décrété le 26 mars avec couvre-feu à partir de 18h. On dénombrait le 6 mai 2020, 11 719 cas et 186 décès, essentiellement dans la région de Dhaka. La région de Chakaria ou nous travaillons commence à être touchée, mais les possibilités de test sont limitées à la capitale, Dhaka. Nous avons l’impression que la situation s’aggrave et que les chiffres sont nettement inférieurs à la réalité. Face à ce virus, la population bengalie a une chance pour elle, l’âge moyen au Bangladesh est de 28 ans, elle est donc probablement plus résistante à ce virus.

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La moyenne d’âge au Bangladesh est de 28 ans

Si nous sommes habitués aux catastrophes naturelles, celle-ci est inédite et notre pays n’est pas préparé à lutter contre ce type d’épidémie.

Si pour l’instant le virus n’a pas fait trop de victimes, les répercussions pour la population sont d’ores et déjà majeures. Notre économie est basée sur l’agriculture, le développement rural et la production de vêtements. A cause de cette épidémie notre économie a été stoppée. C’est environ 9 millions de travailleurs agricoles et 3 millions de travailleurs dans les usines de textiles qui se retrouvent sans emplois. J’ai peur d’une famine dans le mois à venir.

A Chakaria, le confinement menace la sécurité alimentaire de nos patients qui sont particulièrement vulnérables. Nombreux sont les handicapés qui ont beaucoup de difficultés pour trouver de quoi se nourrir.

Concernant l’activité du centre, elle a été grandement impactée par le confinement. Le suivi des patients opérés et les soins urgents ont été réalisés par les kinésithérapeutes du centre. Après 3 semaines d’arrêt, nous avons repris prudemment le travail à l’atelier de production d’attelles et le suivi des patients dans les camps de Rohingyas.

Nous utilisons des masques pour toutes nos activités, nous essayons d’appliquer les mesures de distanciation physique et une hygiène la plus stricte possible.

Nous participons également à la coordination de l’aide avec les autorités locales et les organisations internationales. Grâce à l’aide d’AMD et du Programme Alimentaire Mondial (WFP), nous espérons organiser une aide alimentaire dans la région de Chakaria et Pekua en fournissant du riz, du sel, des légumes et de l’huile aux familles les plus en difficultés.

Nous espérons surmonter cette nouvelle épreuve. Peut-être que cette épidémie nous obligera à travailler autrement, la coopération prendra peut-être un autre visage ? Mais pour l’instant personne ne sait de quoi sera fait l’avenir.


Le financement du projet Bangladesh remis en question : ce virus va-t-il donc anéantir tous nos efforts ?

(Sabine Vilmin – Administratrice – Comptable du Programme AMD Bangladesh)

Le Covid et le confinement de facto, que de changements dans nos vies ! L’arrêt des réunions familiales, amicales, la solitude pour certains et surtout nos anciens, le télétravail … La disparition aussi des manifestations culturelles et caritatives. Alors que de changements aussi pour le programme d’AMD au Bangladesh !

Depuis des années, les bénévoles n’ont pas manqué d’inventivité pour faire connaître et financer notre projet. Toute une équipe de Gap s’est mise à la tâche pour organiser des concerts, des soirées film-conférence, des feux solidaires à Noël, des brocantes, un partenariat avec le Lycée Argouges de Grenoble pour une soirée solidaire avec vente des confections réalisées par les élèves et, le grand rendez-vous annuel, le repas dansant d’Octobre! Rien que celui-ci apporte un appoint plus que précieux dans le financement du programme, de 9 à 12 000€ suivant les années. Cela nous a permis de sortir la tête de l’eau en 2019. Que dire aussi de ce formidable élan de générosité des élèves du collège de Briare qui ont organisé une course solidaire au profit du Bangladesh, nous offrant ainsi plus de 8 000€ !

Comment imaginer la distanciation physique dans ce genre de manifestations ?

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C’est ainsi un quart des recettes qui va manquer. C’est cet argent qui permet aux familles pauvres d’accéder aux soins pour leurs enfants handicapés. Comment remplacer ces sources de financement ? Les institutions étatiques ne financent pas les projets au Bangladesh, la grande majorité des fondations privées ou d’entreprises ne financent que les investissements (bâtiments, matériel etc.). Quid des soins ? 

Et là-bas, combien de familles pourront venir chercher les soins de façon prioritaire, alors qu’elles ne peuvent même plus subvenir à leurs besoins ? Combien de parrains, en France, en Belgique, en Italie, nous soutiendront encore alors que leur situation économique se dégrade ?

Ce virus va-t-il donc anéantir tous nos efforts pour mettre les enfants handicapés debout ? 

Dans ce nouveau monde qui se dessine, il va falloir être encore plus solidaire. C’est à ce prix que ce programme continuera d’exister.


Quel impact de la pandémie sur notre partenariat solidaire au Bangladesh

(Jacques Grison, Freddy Balestro, Bernard Parent – Coordonateurs du programme AMD/KDM au Bangladesh)

HIER
Depuis près de 20 ans nous sommes présents dans la région de Chakaria pour soigner les enfants handicapés. De nombreuses missions chirurgicales, médicales, paramédicales, médico-sociales se sont succédé associant soins et formation dans un projet d’autonomie. Nos missions au Bangladesh décuplaient nos motivations et au retour nos témoignages motivaient les donateurs.
5- Hier innodationLes traitements des enfants des familles vulnérables ont ainsi été pris en charge grâce à vos contributions. Le suivi de ces patients a toujours été compliqué en raison des difficultés de déplacements dans ce delta morcelé régulièrement dévasté par les cyclones et les inondations qui emportent routes et maisons. Et comme un malheur ne vient jamais seul le district de Cox’s Bazar accueille depuis 3 ans près d’un million de réfugiés Rohingyas.

AUJOURD’HUI
Le Covid vient se rajouter à toutes les difficultés que nous avions pour dispenser les soins. La distanciation physique qui est à ce jour la seule prévention efficace sera très difficile à appliquer à une population de 160 millions d’habitants  vivant sur un territoire grand comme la Belgique.
Une étroite proximité est constante dans les  rues, dans les transports, dans les marchés et dans les habitations où les familles élargies vivent dans une ou deux pièces.

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S’alimenter est devenu la première préoccupation pour ces familles où personne ne peut travailler. A Dacca plusieurs millions de travailleurs du textile ne sont pas payés depuis deux mois, la révolte contre la faim commence à gronder. Mourir de faim ou du Covid c’est choisir entre la peste et le choléra.

DEMAIN
Cette pandémie va changer nos comportements.

– D’abord, nos pays ont révélé leur faiblesse, ils sont eux-mêmes en difficulté et nous sommes moins crédibles dans nos leçons de développement…

– Malgré tout, nous allons continuer à aider les plus défavorisés là où nous savons le faire: la prise en charge du handicap des enfants.

– Sans doute, irons nous moins au Bangladesh : Les grands voyages doivent être limités. Pendant des mois, peut-être des années nos modes de déplacement vont être modifiés. Quid des fermetures de frontières, quid du survol de la planète pour une mission à l’étranger ? Devrons-nous être mis en quarantaine à l’arrivée dans un pays étranger, à notre retour en France ?

– L’équipe en place a montré sa capacité d’autonomie, les années de compagnonnage permettent une vraie complémentarité et nous permettent d’espérer.

5-demain le teletravail– Et puis le télétravail est depuis dix ans une réalité entre Chakaria, Gap, Grenoble, la Belgique, grâce a notre base de donnée, CRYPTOMEDIC, logiciel médical et comptable. Ce sera une aide précieuse dans les changements qui s’imposent.

Bien sûr, nous espérons qu’il y aura encore des missions, essentielles  à la vérité de notre engagement, pour cibler sur place les  besoins et apporter des savoir-faire de pointe  en chirurgie ou à l’atelier. Nous devrons témoigner à l’équipe la  réalité humaine  de notre solidarité puis ramener ici les  témoignages de notre action là-bas, justifier l’utilisation  des fonds et remotiver l’engagement des donateurs. Les dons seront sollicités  davantage pour soigner et pas  seulement  pour bâtir . Une difficulté sera de convaincre les sponsors et fondations que soigner c’est aussi une façon d’investir et que cela aussi  justifie leur aide renouvelée. Ainsi  allons-nous continuer à nous détacher progressivement des problèmes immobiliers et de fonctionnement pour concentrer notre énergie sur les  soins aux personnes  vulnérables  avec votre aide, celles  de nos sponsors et de nos contributions personnelles.


Une aide alimentaire d’urgence : merci à la fondation Alberici !

Si l’épidémie de Coronavirus a pour l’instant fait « peu » de victimes au Bangladesh, le confinement lui place la majorité de la population Bengalie en grande difficulté. Pas de sortie, pas de travail, pas de nourriture pour les plus vulnérables. Notre programme suit de nombreuses  familles  fragilisées par ce confinement et nous avons réussi à mobiliser 2000 Euros qui ont été envoyés sur place jeudi 31 avril pour participer à l’aide alimentaire d’urgence. Ce soutien a été offert par la fondation Alberici. Un grand merci ! 

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Vous aussi pour pouvez nous aider !


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http://www.amd-france.org/don/fra/index.php?projet=Bangladesh


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